Ceci n’est pas un livre — Le numérique est sans mémoire — Le numérique est sans histoire — Une brève histoire de temp0 — L’aloi des grands nombres — La deuxième moitié de l’échiquier
La révolution numérique a déjà eu lieu
Ce livre n’est pas un énième opus sur la technologie ; tant d’ouvrages ont été, sont ou vont prochainement être publiés sur l’Intelligence artificielle, l’informatique quantique, la robotique, les GAFA ou encore l’éthique de la technologie, qu’il faudrait des années pour pouvoir tous les lire et tous les digérer, alors même que leur propos, pour certains, peut devenir obsolète en quelques mois : plus il y a de chiffres, plus leur pertinence est éphémère. Ce livre n’est pas non plus un recueil de prédictions sur un avenir plus ou moins lointain ; les futurologues abondent et l’avenir est, de toute façon, ce que chacun de nous en fera.
En revanche, si vous souhaitez comprendre ce qui est à l’œuvre aujourd’hui et ce que nous disent les signaux faibles sur ce que demain pourrait être, vous aurez besoin de clés de compréhension pour articuler votre réflexion et — qui sait — nourrir votre action. Or ces clés sont là, sous nos yeux, pour qui sait regarder ; elles ont été façonnées par les acteurs de la high-tech durant ces 25 dernières années. Le passé récent recèle de quoi appréhender l’avenir.
La révolution numérique est achevée et la transition est derrière nous. Plongés dans ses conséquences, sidérés par ses effets, dépassés par l’accélération induite, nous avons perdu tout recul nécessaire pour comprendre ce qui vient de se produire en à peine un quart de siècle. Nous consentons tous les jours à des centaines de gestes : nous touchons / regardons notre smartphone en moyenne toutes les trois minutes… Or nombre de ces gestes emportent d’invisibles conséquences et nous engagent parfois au-delà de ce qui nous semblerait acceptable si cela nous était expliqué. En lieu et place, il nous est proposé de nous conformer à la modernité, de consommer des services de plus en plus fluides, de plus en plus pertinents, de plus en plus adéquats à nos contextes d’usage : c’est la magie de « l’expérience utilisateur » !
Bref nous vivons simplement à la surface d’un monde complexe dont les rouages seraient, au mieux, incompréhensibles, au pire, inintéressants. Songeons par exemple que l’ordinateur personnel, dans les années 1990, était avant tout promu pour ce qu’il était réellement : une machine extraordinairement puissante capable d’exécuter mieux que quiconque des opérations à la complexité inhumaine, au service de celui ou celle qui la programmait, c’est-à-dire qui définissait ces opérations et surtout leur finalité. L’ordinateur était un outil d’apprentissage et de développement. Aujourd’hui, il est pourtant utilisé très essentiellement comme un outil d’exécution de tâches ou de divertissement pur. De même, 98 % de la puissance de calcul et d’affichage d’un smartphone est utilisée comme s’il était un téléviseur, pour empiler les bonbons aux couleurs acidulées de Candy Crush, ou faire défiler des photos et vidéos du bout du pouce…
C’est comme si l’écran avait escamoté l’outil. Alors que dans ces machines tout ou presque est documenté, compréhensible et actionnable1 — presque rien n’est caché ou réservé à une véritable caste d’initiés —, rien ne nous incite à faire montre de curiosité pour en comprendre le fonctionnement.
Si vous ne savez pas ce qu’est un « 9 touches », si vous ne comprenez pas pourquoi vos enfants parlent à leur smartphone placé horizontalement devant leur bouche (ils envoient des « vocaux »), si vous vous demandez comment on faisait pour se connecter à Internet quand il n’y avait pas de PC, si plus personne autour de vous ne fait le lien entre une cassette-audio et un crayon-gomme à papier, ce livre est fait pour vous. Lorsque vous le refermerez, j’espère que je vous aurai apporté de nouvelles clés de compréhension du « comment nous en sommes arrivés là », que vous aurez acquis le réflexe d’oser demander « pourquoi », et que vous aurez découvert un nouveau marché.
Il nous suffit d’observer nos enfants : nous sommes la dernière génération à savoir comment le monde était avant. La Révolution numérique est achevée et nous ne nous en sommes tout simplement pas encore aperçu. Si ses effets nous ont été abondamment décrits et ses conséquences prédites, les explications se sont faites rares et peu ont demandé à comprendre ce qui s’était passé. Quoiqu’il en soit, c’était compliqué. Et puis une révolution ne s’explique qu’une fois la poussière retombée. Si la trame de l’histoire se tisse sur les barricades, c’est une fois les victimes décomptées et la clameur éteinte, que l’historien peut recouper les témoignages, établir les faits, mettre en perspective et écrire l’histoire.
Or « le numérique2 » est sans mémoire. Qu’elle soit vive, morte — on dit également « de masse » —, que les données transitent en flux vertigineux ou s’accumulent en stocks insondables, le numérique est, ironiquement, sans mémoire. Ou plus précisément, il est sans histoire. Le numérique est sans histoire parce qu’il constitue une transition à la fois trop récente et trop rapide. Les barricades flambent toujours et on entend encore craquer le monde ancien. Le numérique est sans histoire faute d’historiens — futurologue est un métier à l’avenir de plus en plus bouché. Pourtant, bien que très courte, cette période si intense porte son lot de tragédies, de héros et de victimes, d’enseignements et de vétérans. Le numérique est enfin sans histoire parce qu’il est parfois préférable de ne pas faire d’histoires, de consentir à ce que l’on ne comprend pas, de faire l’impasse dans tous les sens du terme. Ce qui eût pu passer, il y a encore quelques années, pour une fantaisie complotiste devient malheureusement, sinon une explication, du moins une possibilité3.
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